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Il pleuvait. La pluie commençait de lustrer les pavés et de les rendre glissants. Les allées et venues des passants se faisaient moins assurées, les regards avaient cette goutte d’appréhension qui brillait dans leurs yeux. L’horloge de l’hôtel de ville indiquait onze heures vingt-deux et il n’y avait rien à l’horizon. Qui se souvient d’une promesse de dix ans ? Personne. Sauf la pauvre fille qui s’est assise sur les marches, qui s’est allumée une clope, qui passe la main devant sa bouche pour enlever ses boucles rousses qui se glissent dans la commissure de ses lèvres. Elle s’est acheté un béret mauve pour y caser sa chevelure. Un peu le même qu’elle portait dix ans plutôt avec lequel celui qu’elle attend, s’amusait , et s’amusait à lui enlever comme un gamin. Sauf que la gamine, dix ans plus tôt, c’était elle et qu’elle détestait ça. Qu’on la décoiffe, qu’on lui dise qu’elle n’avait pas l’âge de s’amuser comme les grands. Et pourtant. Dix ans plutôt, tout le monde s’était quitté dans un grand éclat de rire pour faire comme si. Comme si de rien n’était, comme les belles choses n’avaient de cesse de renaître tout le temps. Comme si le présent n’avait ni futur, ni passé, que l’on ne pouvait le conjuguer qu’au mode « là, maintenant ».

Cette fille sortit un petit carnet et un stylo. Elle tira sur son gant pour l’enlever et commencer à écrire. Il n’y avait que cela qu’elle sache faire réellement. Prendre un stylo et décrire l’instant. La plupart de ses amis ou amies la prenait pour une allumée, une illuminée qui ne savait qu’incendier par ses mots une situation banale, une impasse de sentiments comme tant d’autres en rencontrent tous les jours, ici, ailleurs ou avant.

Le parvis de l’hôtel de ville a parfois cet air triste, sous la pluie battante. Est-ce que demain a un avenir ? Ou bien n’est-ce qu’une interrogation qu’on lance comme ça, à l’horizon ? Le bout du nez gelé et les doigts transis par la froidure du vent, la bille du stylo continuait de s’appliquer sur le grain du papier en une écriture qui n’avait pas perdu la rondeur de l’enfance, celle où l’on s’applique à reproduire la lettre ample et mesurée de la maîtresse d’école. Cette femme qui sent l’ex-jeune fille qui n’a pas connu le printemps. Même sous l’œil de cette petite fille, la floraison avortée ne sait garder son secret jalousement gardé, transmis comme un nuage amer de café laisse sa note au palais, la première fois qu’on se prend pour une grande et qu’on goûte cette boisson dont l’arôme semble receler tant de mystères.

Gabrielle serra des dents comme pour retenir un cri de douleur qui, pourtant, ne venait pas. Hurler dans le désert, c’était ce qu’elle savait faire. Elle savait danser le tango mieux que quiconque, mettre de la couleur entre les lignes de crayon qui esquissaient le contour de ses rêves. Samuel n’était pas venu. Il n’avait pas su respecter l’invisible. Ce qui reste après les tempêtes et les cyclones, ce qui fait que les choses restent un peu belles et qui tiennent le cœur encore un peu au chaud.

Elle resta quelques instants, son nez qui partait un peu en trompette respirant les quelques souvenirs qui partaient en lambeaux d’y avoir cru. Peut-être qu’elle n’avait pas compris, qu’elle n’avait aucune envie de comprendre. Une promesse n’a aucun sens si elle ne mène pas autre part qu’ailleurs, qu’elle ne défit aucune loi de l’attraction universelle. Les contraintes de la gravité, elle, elle s’en foutait. Elle n’attendait aucun salaire au motif de les respecter. Elle n’avait aucune foi en la mathématique, à l’inéluctable. Son théorème n’avait qu’une seule variable. Elle le sentait dans son ventre, comme une lame qui s’enfonce au plus profond de ses entrailles. Et lui que savait-il de tout cela ? Eux. Que savent-ils de cette nature ? Ce n’est pas qu’une question de construction mentale. Ce n’est pas juste qu’une teinte un peu sombre qu’on laisse comme une ombre sur un tableau.

Non, ce n’est pas qu’une simple couche de poussière que l’on balaie du revers de la main. C’est plus compliqué que cela. Ce n’est pas qu’une question de biologie, de physique, ni même de religion. On s’en fiche à cet instant de savoir qui, a mis le ver dans le fruit. On ne peut pas mettre un genou à terre en attendant que la pulpe soit pourrie. On ne se sent pas libéré en laissant juste échapper cette colère, ce dégoût.

Elle aurait pu crier car ce n’était pas l’envie qui lui faisait défaut. Mais crier pourquoi, sur qui ? Qui entendrait quelque chose à cette rage soudaine ?

Gabrielle ferma les yeux pour mieux respirer, pour réguler son souffle. Le tintement des cloches de la chapelle située à quelques encablures lui indiqua qu’il devait être la demie désormais. Il ne fallait plus qu’elle se fasse d’idée, qu’elle n’ait plus l’espoir. Samuel ne viendrait plus. Avait-il seulement esquisser l’idée de venir lorsque il avait fait cette promesse ? Y pensait-il suffisamment pour entendre que la petite fille qu’il avait devant les yeux le croirait sans même penser un instant qu’il s’agissait de paroles en l’air ? On est con et naïf lorsqu’on a que treize ans, qu’on traîne avec ceux qui en ont seize parce que la « liberté » qu’ils décrivaient, c’est celle dont votre présent n’est pas fait. Dix ans d’attente pour rien. Dix ans où la seule chose qui la faisait vivre, c’était cette promesse.

D’aucuns se seraient posé la question de savoir pourquoi. Qu’y avait-il dans la promesse de se revoir ? Gaby n’était pas crédule au point d’imaginer une histoire de prince et de princesse. Elle n’était pas naïve au point de s’esquisser une histoire que même les torchons à l’eau de rose que l’on achète pour passer le temps sur le quai des gares n’auraient jamais contée.

*

Quand elle était petite, elle s’était toujours demandé si les princes et les princesses n’existaient que dans les contes ou sur le papier glacé des magazines spécialisés. Ce n’était pas que cette question fût centrale dans son enfance mais comme toute enfant, il y avait des interrogations qui revenaient en boucle et régulièrement comme cela. De toutes les histoires qu’on lui avait contées, c’était sans aucun doute, “Cendrillon” qui l’avait le plus marquée. Elle ne pouvait pas vraiment s’identifier tout à fait au personnage mais se faire mettre comme cela de côté, cela, elle le savait un peu ce que c’était. Elle était née un an après la mort de son frère qui n’avait alors que onze mois. Elle ne savait pas bien ce qui s’était passé car de ces choses-là, les parents ne veulent pas parler. Elle ne souvenait pas bien sûr. Mais ce qu’elle savait, c’était que peu de temps après sa naissance, son père était parti de la maison, laissant sa mère seule avec cette gamine à élever. Lorsqu’elle eut cinq ans, sa mère s’est remise avec un homme et le temps de faire un autre enfant, le couple s’est séparé. Elle avait donc un demi frère qui lui était en tout point dissemblable. Et au fur et mesure qu’elle grandit, elle comprit qu’elle n’aurait jamais vraiment une place telle qu’elle le voudrait auprès de sa mère.

Ce n’était pas qu’elle ne l’aimait pas, bien au contraire, mais elle était la fille de son père, ce père dont elle n’avait aucune idée de ce qu’il était ou avait pu être, mais c’était déjà une première pierre dans le jardin du bonheur qu’elle aurait voulu construire avec sa mère.

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